Discussion avec la photographe Lucie Pastureau à propos des « Corps élastiques »
Diplômée de l’ENSAD Paris avec les félicitations du jury en 2008, Lucie Pastureau vit et travaille à Lille. Elle développe un travail intimiste et sensible et réalise des projets dans le cadre de résidences d’artistes ou de commandes. Elle a exposé dans différentes institutions en France et en Europe telles que le musée de la Photographie de Charleroi, la Kunsthaus d’Essen, le festival Circulation(s) au CENTQUATRE-PARIS, le festival Cargo à Saint-Nazaire ou encore le Photo Festival de Saint-Brieuc.
Sa série Luminescences, réalisée au sein de l’Unité de santé de l’adolescent de l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Lille, avec le soutien de la DRAC Hauts-de-France, a reçu le Prix Fisheye en 2018 et a fait l’objet d’un livre édité chez Hartpon en 2021.
En 2008, Lucie Pastureau crée le collectif Faux Amis avec ses comparses Lionel Pralus et Hortense Vinet, et intègre en 2011 l’agence Hans Lucas. Depuis, elle collabore régulièrement avec des médias nationaux comme Le Monde, Libération ou Le Nouvel Obs.
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Comment le projet Les Corps élastiques a-t-il émergé ?
Lucie Pastureau : Ce projet est arrivé à un moment de jonction et de maturation précis de mon parcours. Lors de mon exposition Elle se fera caresse au Musée de la Photographie à Charleroi début 2025 – qui était une sorte de relecture de mon travail sur une dizaine d’années –, s’est dégagé tout ce qui m’intéresse depuis mes débuts : la fragilité et la force, le potentiel narratif de la photographie, ce qu’elle donne à lire, ce qu’elle vient raconter. J’ai alors eu envie de pousser davantage mes recherches autour du corps et de ses représentations, de ses vécus et de ses troubles.
En 2021, j’ai aussi collaboré avec la compagnie de danse et de marionnettes contemporaine « Les Nouveaux Ballets » autour d’un spectacle déambulatoire dans l’espace public, inspiré de Diane Arbus, qui invitait la photographie comme véritable protagoniste du spectacle 20e rue Ouest. Ce travail sur la mise en mouvement de la photographie, du corps qui sort de la norme et des injonctions qui lui sont faites, m’a aussi inspirée pour ce projet.
Partant alors de mon expérience de la grossesse et de la parentalité, je suis allée voir comment les autres se débrouillaient avec leur corporalité et les histoires intimes qui y sont associées, et donc avec leur façon d’être au monde et aux autres.
Le corps, comme la photographie, est l’image que nous offrons et qui s’offre au monde. Mais, en-dessous, sous la peau, sous la matérialité de l’image, que se cache-t-il ?
Avec Les Corps élastiques, je ne vise pas à expliquer ou à documenter, mais à faire émerger, dans une relation très charnelle à l’image, des sensations, des va-et-vient, une sorte de fluidité et d’élasticité de l’image, des corps et des histoires. Comme si la photographie elle-même, malgré son caractère fixe, pouvait éveiller des sensations mouvantes.
L’intimité avec les modèles, qui transparaît dans les photographies, pré-existait-elle ou s’est-elle construite au fil du temps dans le cadre du projet ?
Ce projet s’est imposé à moi, et il a fallu que je trouve comment le mettre en mots et en images. Je me suis tout naturellement tournée vers des proches, ou des personnes que j’avais rencontrées sur d’autres projets ; puis, au fur et à mesure, comme par capillarité, tout cela a pris de l’ampleur.
Et je n’en ai pas fini ! D’autres images vont venir l’alimenter.
À chaque fois, c’est une vraie rencontre. J’ai parfois échangé avec certaines personnes, sans qu’il n’y ait d’images ; avec d’autres, il n’y a pas eu besoin de beaucoup de mots, et les photographies se sont faites en silence.
Je suis mes envies, le nez au vent, je bifurque à droite, à gauche, au gré de mes lectures et des rencontres ; un livre me renvoie à un autre, une personne vers une autre.
Je dirais que l’acte-même de photographier me met dans une écoute et une proximité particulières, même si elles ne sont parfois que passagères, avec les personnes que je ne connais pas au préalable, par exemple. Cela m’amène à une sorte de focalisation, d’attention extrême à cette personne qui se tient devant mon objectif. Une intimité, même ponctuelle, se met donc toujours en place. Ce projet demande qu’une sorte de pacte de confiance et de lâcher prise se scelle.
Puisque ce projet constitue une prise de parole, il était important pour moi que les personnes photographiées ne soient pas considérées comme des modèles, mais plutôt comme des personnes que j’ai d’abord rencontrées, puis photographiées : plusieurs d’entre elles sont d’ailleurs invitées à venir interagir avec l’exposition pendant sa présentation au Théâtre du Nord. Cela les fait donc basculer de l’autre côté de l’image.
Pourquoi avoir associé textes poétiques et photographies ?
Cela s’est très vite imposé à moi. Je travaille avec le texte depuis longtemps, et il s’est mis, de lui-même, à prendre de plus en plus de place. J’ai laissé venir à moi les images et les mots qui se bousculaient, se répondaient en écho.
L’articulation des textes et des photographies – qui sont deux langages parallèles qui n’activent pas les mêmes résonances – constitue un troisième médium. Le texte et les photographies ne viennent pas s’illustrer, mais plutôt s’accompagner, se référencer, se compléter, se connecter. Dans un aller-retour constant, la photographie devient un langage, et le texte, parfois métaphorique, devient image.
Il s’agit, encore une fois, d’entretenir le trouble, l’opacité des choses, leur complexité, leurs couches de sens et de possibles, plutôt que de les simplifier. Pour contrer une pensée de plus en plus normalisée, binaire et standardisée.
Les Corps élastiques explore différents registres artistiques et photographiques. Qu’apporte cette diversité au projet ?
Ce projet est mouvant, il s’agit d’accueillir ce qui affleure comme ce qui se voile, et d’observer des distorsions du réel, quand le voile se déchire. La photographie est comme une pensée magique qui capte le surnaturel et l’invisible. Et c’est bien dans cette intention que je traite les images pour les tordre et les distordre.
Dans l’exposition, j’ai essayé, au travers des différents formats, de l’accrochage, du rythme des mots et des images, de faire remonter ces sensations, ces émotions.
Avec l’équipe de production de l’Institut pour la photographie, nous avons pensé l’accrochage comme une partition, qui vient en écho au texte et à la musique diffusée au moyen des douches sonores, composée par Léonie Young et Olivier Desmulliez.
Je pense et sens la couleur comme quelque chose de vibrant et de musical, c’est une histoire de rythme et d’intensité. Finalement les images, de par leurs différentes natures, sont comme des notes sur une portée, qui viendraient jouer ensemble, s’harmoniser ou dissoner. J’aime à penser qu’elles sont fluides et vivantes, qu’elles s’interpénètrent et déteignent les unes sur les autres, comme nos histoires.