Discussion avec la photographe Rachel Seidu
Se définissant comme une conteuse visuelle, Rachel Seidu est née au Nigéria en 1997. Son travail a été présenté dans diverses expositions collectives : Ysl Rive Droite (2023, Los Angeles / Paris), A Wa Nibi (2023, Lagos / Hambourg), Let’s take a moment (2022), What is a man? (O’DA Art Gallery, Lagos), Sòrò Sókè (2022, Festival Foto Wien, Vienne), la 4e Biennale de Photographie au Musée Luis Adolfo Noboa Naranjo de Guayaquil (2022, Équateur), Young Contemporaries (2020, Rele Gallery, Lagos).
Elle a par ailleurs été lauréate du Tremplin Jeune Talents au festival de photographie de Deauville Planches Contact en 2024.
Rachel Seidu est membre de Black Women Photographers et de l’African Photojournalism Database.
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Comment et pourquoi vous êtes-vous lancée dans le projet Peas in a Pod ?
En quoi consiste-t-il ?
Rachel Seidu : Le projet Peas in a Pod est né d’une curiosité et d’un besoin personnel – étant une Nigériane queer, j’ai souvent entendu dire que la vie serait meilleure « là-bas », que toutes les difficultés disparaîtraient en quittant le Nigéria. C’est un espoir auquel beaucoup d’entre nous s’accrochent, parfois désespérément. Mais lorsque j’ai commencé à voyager, à parler avec d’autres personnes queer et à documenter leur vie à travers la photographie, j’ai réalisé que la liberté ne nous est jamais totalement offerte – pas-même dans les espaces considérés comme sûrs. Ce projet est donc devenu un moyen de se demander si l’herbe était vraiment plus verte ailleurs.
Peas in a Pod consiste en une série de portraits intimes et de récits qui documentent la vie des personnes queer en dehors du Nigéria : leur mode de vie, leur joie de vivre, leur façon de créer des communautés et de rester fidèles à elles-mêmes dans des environnements souvent difficiles. Le projet parle des similitudes qui transcendent les frontières, non seulement dans la lutte, mais aussi dans l’attention, le rire, l’amour et les petites façons de résister à l’invisibilisation.
En tant que personne évoluant dans le milieu queer au Nigéria et ayant mené des projets artistiques avec le milieu queer en France, quelles différences ou similarités avez-vous constatées ?
Il existe bien sûr des différences : l’accès à la protection juridique, la visibilité publique, ou tout simplement la possibilité de marcher dans la rue sans crainte. Mais ce qui m’a le plus surprise, ce sont les similitudes.
En France comme au Nigéria, les personnes queer se créent des espaces de sécurité, restent profondément attachées aux familles qu’elles se sont choisies et font face à des microagressions ainsi qu’à des problèmes structurels qui ne disparaissent pas comme par magie avec un visa. Il y a aussi une tendresse partagée : le fait que les gens prennent soin les uns des autres, que la joie devienne une forme de résistance et que nos vies ne s’arrêtent pas à cause de la douleur.
Au Nigéria, la survie prend souvent une forme plus « bruyante ». En France, elle est plus discrète, mais bien présente. La pression de la norme et les peurs intériorisées ne disparaissent pas simplement parce que l’on franchit une frontière.
Après la Normandie et Lille, où souhaiteriez-vous poursuivre Peas in a Pod et pourquoi ?
Dans des villes comme Berlin, Johannesburg et São Paulo, où la queerness est visible mais encore complexe, où les personnes queer racisées existent et façonnent activement la culture, en dépit de leurs propres combats. Ce sont des endroits où je pense que l’on peut trouver à la fois des contrastes et des liens – avec des personnes qui jonglent entre les systèmes, les langues et des identités multiples, tout en trouvant le moyen de vivre pleinement leur vie.
Je souhaite que ce projet soit perçu comme un dialogue à l’échelle mondiale, qui ne porte pas uniquement sur les difficultés, mais aussi sur la tendresse et la résilience – sur ces petits rituels et ces communautés qui nous permettent de continuer à avancer, où que nous soyons.